Article publié dans la”Vie au Soleil” n°114
1931 , l’Exposition Coloniale ; la France est fière de présenter son « Empire » : 60 millions d’individus (soit 20 de plus qu’en métropole). Des territoires qu’il a fallu conquérir, éventuellement au prix de la vie de ceux qui y étaient nés. C’était évident : on leur apportait la civilisation, la démocratie ( ?), l’alcool, la syphilis, les jésuites, et tout et tout, sans même avoir besoin d’y chercher des armes de destruction massive ( ?) J’étais encore loin de réfléchir à tout cela. Mes parents amateurs d’art primitif ne voulaient pas la rater. Mon père me trimballe donc sur son dos – je n’ai pas trois mois. Aucun souvenir bien entendu. Mais j’imagine des réflexions : « Ah, ma pov’dame c’estypa malheureux. Tous nus qui sont ces sauvages. Même que les femmes azon les poitrines à l’air ! Et ste pov’gosse qui pourrait voir ça !!! ». Cette pov’dame eut été bien surlecutée si elle avait su que mes parents, modestes instituteurs d’un modeste village poitevin étaient capables de prendre des bains de soleils tout nus dans le petit jardin clos de murs à l’arrière de l’école où j’étais né !
On m’y voit sur cette photo avec ma mère, en 1933. Ils avaient découvert le naturisme en lisant la revue « Vivre d’abord » de Kienné de Mongeot, et avaient ainsi rejoint les Naturistes de Provence, à Carry le Rouet, ainsi que la Ligue Gymnique de la Côte d’Azur, qui disposait à Biot d’un château au milieu d’un grand parc. Plus tard, nous connûmes la Palestria aux Mathes près de Royan. Ma mère, qui n’avait pas trente ans était la première à profiter intégralement du grand air et du soleil. Ayant recueilli ses souvenirs, dans les années 90, elle me confia le plaisir qu’elle vécut lors de ces vacances ensoleillées. Les petits groupes que l’on rencontrait dans ces centres étaient surtout formés de médecins, d’enseignants et aussi d’artistes et d’écrivains.
M’en reste des souvenirs (dès l’age de trois ans) de liberté au milieu d’un maquis odoriférant dans le parc de Biot.
Evidemment, j’avais l’ordre de taire ces activités vis à vis de la famille. Il y avait à l’époque un incroyable fossé entre les populations de base, qui n’avaient que peu évolué après la guerre de 14, et les milieux très ouverts de la capitale. Les années folles avaient vu les femmes se libérer, porter des jupes courtes – quand ce n’étaient pas des corsages transparents-, monter à vélo, et piloter autos et avions. Tandis qu’à côté … en 36, à Saint Jean de Maurienne où ma mère dirigeait l’école maternelle, elle fut traitée de « mauvaise femme » car elle sortait « sans chapeau » ! Elle qui participait activement à l’embryon de club de ski formé avec quelques collègues et amis. (A l’époque point de remontes pentes et les skis en bois n’avaient pas de carres… et adieu le contrôle sur neige tassée !).
D’un esprit simple et très ouvert, elle avait découvert la nudité en commun sans la moindre réticence. Mon père avait tenté de rencontrer quelques autres naturistes du Poitou, et avait pour cela publié une annonce dans le revue en question. Peu de réponses mais je me souviens d’un des contacts: il s’agit de ce prolifique écrivain ( de romans de gare, disait ma mère) Jean de la Hire. Il descendait du compagnon de Jeanne d’Arc et se nommait Adolphe d’Espie de la Hire. Sa Bugatti fit grosse impression sur mes trois ans et j’ai en tête l’image de ses roues et du capot du moteur avec ses tuyaux
En fait les relations avec lui furent de courte durée, mes parents s’étant aperçus qu’il était plus intéressé par mon honorable mais avenante mère que par le mouvement naturiste.
En 1938, ce fut la découverte du Levant ; pour moi un émerveillement et un souvenir très puissant des senteurs du maquis – myrtes, arbousiers… Puis vint la guerre. Et, tout s’arrêta. Plus question de faire des kilomètres en voiture pour retrouver le soleil ! D’ailleurs la Palestria était occupée par des soldats allemand et le château de Biot récupéré par Pétain. Nous arrivions quand même à camper dans la nature près d’un étang de la Brenne. Et le port du maillot était obligatoire…sauf la nuit.
A partir de 1950 ce furent pour moi des années de faculté à Paris. Mais, soucieux de mon indépendance, je travaillais dans des organismes (Maison des Sciences, Copar) qui géraient des camps de vacances, été comme hiver. C’est pourquoi je ne redécouvris le naturisme qu’en 1957 lors de mon premier travail rémunéré hors de la faculté. Chargé par un éditeur de diapositives d’enseignement de traiter géographie humaine et physique de tout le midi méditerranéen et des alpes, une expédition de 6 mois me vit dans ma camionnette juvaquatre questionner la campagne depuis le début de Mai. En Juillet, arrivant au Lavandou, voulant prendre quelques jours de vacances, me prit l’idée de retourner au Levant, 19 ans plus tard. Bateau de Loulou le Corsaire, camping sous les pins ; rencontré des bien bronzés devenus des amis.
L’un d’eux Jean Millet, qui vit depuis quarante ans en Corse, était au téléphone la semaine passée pour un échange de vœux. Et c’est là que je fis mes premières photos naturistes.
L’année suivante, inscription aux Compagnons Campeurs de France (section naturiste) Lucien Auzias me met en contact avec Albert Lecocq. Celui-ci me conseille fortement d’aller à La Châtaigneraie dans les Gorges de l’Ardèche. Arrivée en pleine nuit, au bord de la falaise ; tout en bas un feu de camp et des chants qui montent, répercutés par les falaises. Impression inoubliable. Et, en 1959, j’y retournais avec une amie Janine G.
Rencontrée en Mai, monteuse dans le laboratoire qui traitait mes films. Sympathisés ; Lecocq m’avait fait connaître le Club de Carrières. J’y allais camper le week-end. Et ce fut ma première confrontation à une situation classique : comment inviter cette jeune fille dans cet endroit. La sachant d’un esprit très ouvert, je lui expliquais très simplement ; elle ne fit aucune difficulté et nous passâmes de fort bons moments décontractés. Avec le recul, je me rends compte que c’était sans doute assez gonflé de me retrouver nu avec elle – nous n’étions pas encore amants - et cependant cela se fit tellement naturellement que j’en suis encore ébahi…
J’eus maintes fois l’occasion de vivre cette étape d’initiation avec des jeunes filles qui n’avaient que peu de connaissance de la vie en club ou en centre de vacances. Mais, étais-ce l’effet de la présentation décontractée et sans arrières-pensées que j’en faisais ou au fait que je pressentais que leur esprit était suffisamment sain, je n’ais pratiquement jamais rencontré de refus, mais au contraire une curiosité très justifiée. Ce fut le cas avec mes deux épouses successives. Estelle, une hongroise réfugiée de Novembre 56 à Budapest, finissait des études de céramistes à l’Ecole des Métiers d’Art. Habituée à la nudité des modèles en atelier, dépourvue de tabous, elle se mit avec délices à profiter du soleil et de la mer. Après une lune de miel au Levant, nous découvrîmes la Corse et Villata. A cette époque, un paradis .
Les photos publiées dans « La Vie au Soleil » ayant établi ma réputation, je n’avais guère à chercher de modèle ; les petites mères venaient à moi
h, si vous pouviez faire des photos de ma fille… Et les demoiselles étaient fières et heureuses de se voir publiées. Alors qu’avec les garçons, il n’en était pas question. Laurence, la psychologue de l’équipe nous donnerait sans doute une explication. Pour moi, il y avait généralement un sentiment narcissique chez ces filles qui avaient la beauté juvénile des fleurs et des papillons.
Estelle disparue en 72, je convolais deux ans plus tard avec Marie-France. Même situation, même résultats. Sauf qu’il fallait retrouver l’ancienne discrétion vis-à-vis de ses parents. Les miens avaient repris des vacances naturistes, tant à Bélézy qu’à Montalivet. Et je retournais avec elle à Villata, où nous alternions randonnées en montagne et en bateau à voile.
Troisième génération : mon fils Fabien rencontre par ma faute une hongroise étudiante en cinéma à Paris VIII. Coup de foudre ; travail en commun – sont co-réalisateurs de films-. Gabriella, curieuse, me tenaillait toujours, voulant visiter mon bungalow aux Hespérides.
Lui objectait la nécessité de pratiquer la nudité en commun. Ce qu’elle refusait. Mais l’an passé, cherchant un lieu isolé pour travailler le scénario du long métrage qu’ils sont en train de terminer, Fabien me proposa d’emprunter le bungalow en ce mois de Mai. Ce qui fut fait… et Gabriella me conta fièrement comment elle avait pris sa douche au milieu de gens du club et s’en était bien trouvée.
Je pourrais sans doute – question d’honnêteté intellectuelle – vous donnez des exemples de refus systématiques. Mais en ces quelques quarante ans n’en ais connu que trois. Et la place m’étant mesurée, je ne puis le faire. Peut-être une autre fois ?











