Cette année là… 1967. Une aventure d’une semaine, inoubliable, au bord du lac d’Annecy. Tout commence à Pâques. Nous avions coutume, en ce temps là, de louer un chalet en face des Houches, dans un hameau qui, plein sud, donnait sur le Mont Blanc.
Les vieux agriculteurs se faisaient ainsi un petit revenu en accueillant des familles durant les vacances scolaires. Ils libéraient leur logis, montant à l’étage au dessus qu’ils avaient aménagé. Des prairies déneigées s’étendaient devant le chalet, parcourues de minces filets de neige fondue. La voiture nous était indispensable pour descendre dans la vallée et remonter vers le haut des Houches pour skier. Estelle avait pris goût à ce sport, qui en ce temps là se pratiquait sans cette multitude que l’on trouve maintenant.
Mais un rendez vous me rappela à Paris. Henriette Gonse, ma conseillère pédagogique pour les films d’enseignement artistique m’avait proposé un projet sur Picasso, et une importante réunion devait avoir lieu cette semaine là. Je pris donc le train de jour, laissant la voiture à Estelle. Un autorail m’emmena de Saint Gervais vers Macon rattraper le train de Paris. Et, au passage, embarqua dans mon compartiment une jeune femme très belle accompagnée d’une jeune fille. Vous ais-je déjà avoué la maladie dont j’ai longtemps souffert : l’hétérosexualité pathologique ! Une légère crise m’amena à faire leur connaissance.
Elles habitaient ensemble à Annecy, où Renée M. était professeur d’anglais au lycée. Son amie était étudiante. Discussions sympathiques ; pas vu le temps passer. Rendez vous pris pour Juin, où je devais participer au Festival de Films d’Animation, qui se poursuit toujours dans cette ville oh combien romantique.
Détestant les hôtels, je lui demandais par lettre de me trouver un logement chez l’habitant ; elle me proposa une chambre chez une vieille dame en plein centre. Et je partis un lundi dans mon gros break Ford en compagnie d’une camarade, Marie France qui devait rejoindre à Annecy un des messieurs de bonne volonté qui l’aidaient à vivre…. Je l’avais rencontrée au sauna de la rue des Rosiers. A l’époque, le Club du Soleil de Carrières sur Seine le louait au forfait tous les mardis à ses propriétaires, ce qui nous assurait un ensemble sauna et hammam naturistes à un prix modique que nous faisait payer le club. J’y allais régulièrement, parfois avec Estelle, d’autre fois avec des collaborateurs, comme Jo l’électricien de l’équipe, qui, titi parisien, eut cet aphorisme mémorable : « pourquoi se faire suer à travailler quand on peut suer sans travailler ! ». J’y avais donc rencontré Marie-France, cette jeune femme fort discrète et convenable, avec qui je grignotais parfois quelques fumaisons chez Rosenberg le traiteur juif du coin. Et, la confiance venant je découvris avec surprise qu’elle vivait entretenue par des messieurs qui appréciaient sa compagnie. Situation qui semblait toucher à sa fin car elle (parlant d’elle à la troisième personne, elle s’appelait « Mif ») projetait d’apprendre un métier. Effectivement, quelques années plus tard je sus qu’elle était devenue secrétaire dans une des multiples sociétés au Pont de Saint Cloud.
Un soir où nous avions sans doute un peu trop arrosé de vodka nos delikatessen kasher, elle m’entraîna dans son studio, désireuse de pratiquer avec moi certains ébats qu’elle réservait à des messieurs plus âgés. Las ! Ce ne fut point Byzance, ni Sodome ni Gomorrhe . A peine étions nous étendus sur son divan que son petit chat vint nous labourer les cuisses ! Le chat bouclé dans la salle de bains, à un très mauvais moment, ce fut le téléphone. Un de ses sponsors venait lui conter fleurette, et elle répondait sans le moindre trouble et cela durait… Je sautais dans mes vêtements et ne revins jamais.
A part cela nous avions des relations de bons camarades, et lui ayant appris mon départ pour la Savoie, elle me demanda de l’emmener. La récupérais donc avec sa petite valise, sobrement vêtue – mais , coquine confidence, elle me raconta qu’un hiver son ami de Savoie l’avait emmenée à Genève, nue sous son manteau de fourrure (fantasme terrible pour les douaniers !)-.
Je la laissait dans un hôtel d’Annecy et me pointais chez ma brave logeuse. Petite chambre sous les toits. Le lendemain, à la première heure convenable, je file chez Renée, HLM de proche banlieue ; je sonne à sa porte et la vois apparaître furibarde, sa colocataire derrière elle, les yeux au beurre noir ! Surpris par cet accueil réfrigérant, je m’excuse platement de mon arrivée, n’ayant pas de moyen d’anticiper cet événement, car elle attendait depuis des mois une ligne de téléphone – c’était ainsi, mon bon monsieur, dans ce temps là -. Elle me fait rentrer et m’explique que son amie était sortie la veille au soir avec un de ces minets vroom vroom à petites voitures trop rapides, qui l’avait envoyée au fossé. D’où l’aspect catastrophique de son visage.
Et elle était pressée de partir au lycée. Rendez vous fut pris pour le lendemain mercredi, sa journée étant libre. Je la quittais donc pour le Festival où je devais me pointer. J’y allais porteur de deux casquettes : l’une de « journaliste », devant en faire un compte rendu dans la revue « Cinéma Pratique » revue mensuelle à laquelle j’ai collaboré plus de quinze ans. L’autre comme initiateur d’un service de films d’animations que j’avais pu créer dans notre unité de production de films d’enseignement dépendant de l’E.N. via l’Institut Pédagogique National rue d’Ulm. Nous étions logé rue Lhomond, dans un ancien couvent transformé en « studio » par Pierre Braunberger. Y travaillaient un opérateur animateur et deux graphistes. Yves Tulli, rentré dans l’équipe comme assistant, se révéla très doué et porté sur l’animation. Il devait plus tard, ayant quitté l’IPN en 69, en faire sa carrière avec sa société, ACME, spécialisée dans les effets spéciaux pour la pub et les long métrages.M’étant inscrit, et ayant récupéré mon sac de documents divers, j’allais baguenauder au bord du lac et ne put résister à l’idée d’emmener Renée faire une ballade en canot, et réservais à l’embarcadère un esquif pour le lendemain. Projet d’un romantisme inouï, dont je savourais les délices à l’avance, en regardant les cygnes se pavaner. En fait, je m’étais jusque là bien gardé d’imaginer nos relations selon des possibles pas impossibles. L’expérience m’avait appris que projeter des fantasmes sur une personne encore inconnue débouchait en général sur des déconvenues. Mais là, si le beau temps se maintenait, un petit tour du lac et un repas au bord de l’eau ne semblait pas être un rêve. Et ce fut bien ce qui se réalisa. Et Estelle, dans tout cela, me direz vous (même si vous ne le dites pas, je me pose la question) ; en fait depuis deux ou trois ans nos relations s’étaient un peu distendues. Elle s’enfermait dans son monde, fait de créations personnelles : céramiques, sculptures, tableaux, poèmes et même projets de tapisseries. Et j’en étais relativement exclu. A part cela nous vivions en bonne entente – compte tenu de l’auto discipline de tous les instants pour éviter ses suspicions car elle était d’une jalousie toute hongroise (réalisant entre autres des films pour l’enseignement technique féminin, je bossais avec pas mal de personnes du sexe, ce qu’elle voyait d’un très mauvais oeil, sans aucune raison évidemment).
Le lendemain donc je sonne à sa porte, un peu craintif au souvenir de la veille. Mais cette fois l’accueil est sympathique et décontracté. Elle est seule, son amie étant partie se refaire une santé chez ses parents. L’idée de la promenade l’enthousiasme et nous voilà partis, laissant les cygnes derrière nous. On longe d’abord les maisons du Vieil Annecy . De l’autre côté on voit les cimes se refléter dans le lac, d’un calme serein. Le soleil brillait et pas un souffle de vent ne venait rider l’eau, seulement déchirée par l’étrave du canot. Continuant à longer la rive sud nous arrivons dans un secteur de nature sauvage ; ce sont des roselières et la faible profondeur incite à la baignade. L’isolement de l’endroit m’amena à descendre dans l’eau et dans le plus simple appareil, mais elle ne voulut en faire autant ; or, à ma surprise, elle me remercia de l’avoir fait tandis que je me rhabillais.
A ce niveau, sur la rive nord, on voyait un restaurant aux pieds dans l’eau. Enchantement de cette traversée, et petit sentiment de bonheur en arrimant le canot au ponton du restaurant. Inoubliable déjeuner sur la terrasse où nous étions seuls, face au lac somptueux. Friture de petits poissons, arrosée d’un vin blanc sec de Savoie.
Le canot nous ramène à l’embarcadère, les cygnes s’étant écartés pour nous laisser passer. De retour à son logis, la situation évolua très rapidement : échange de baisers fous…le bonheur. Et ce qui devait arriver arriva : je fis connaissance avec son grand lit et nos étreintes furent bienheureuses.
Je peux maintenant rentrer dans les détails : veuve d’un écrivain pied noir assassiné par le FLN, elle avait quitté l’Algérie en 62 ; et peignait, ayant l’ambition d’arriver à en vivre ; mais pour le moment ne comptant que sur son travail de professeur. Elle me montra ses tableaux, très noirs, très pessimistes, et je les trouvais anxiogènes sans le lui dire. Ils me mettaient mal à l’aise. Par contre mes regards ne pouvaient se rassasier de la contempler. Un visage long et régulier, deux grands yeux très vivants, le tout encadré de cheveux blonds. Son corps était à l’avenant , longiligne et tellement bien proportionné.
Devant l’agrément de nos relations – sans doute étions nous d’un coup très amoureux – la décision fut vite prise et je filais chez ma logeuse récupérer mon bagage. Je donnais une explication vaseuse à cette brave dame, mais, lui réglant la somme convenue pour la semaine, elle s’en satisfit. Le dîner avec Renée fut intime et chaleureux, d’une de ces chaleurs que l’on rencontre rarement. Et la nuit en fut le prolongement. Le Jeudi son travail repris – le mien aussi : ce jour là je connus une courte honte….mémorable : lors d’une conférence de presse donnée par un réalisateur américain de dessins animés, je crus bon de me passer de l’interprète et de lui poser une question dans ce que je croyais être un excellent anglais. Las ! il ne la comprit pas et se tourna vers l’interprète pour se la faire traduire….où pouvais-je me cacher ? Heureusement les bras de Renée me consolèrent et l’on projeta une escapade à Genève pour le Samedi. Il faisait toujours beau et, après un déjeuner sur l’herbe dans une prairie fleurie, je pus faire quelques photos qui sont les seules que j’ai faites de Renée :
Promenade en amoureux sur les bords du Léman, sur ce quai du Mont Blanc pavé de marbre, qui m’avait vu chuter douloureusement à l’age de 6 ans lors d’un voyage avec mes parents (nous habitions alors la Maurienne). Et, ce soir là, autre souvenir inoubliable : la soirée de gala du Festival. Ce n’étais quand même pas Cannes et le smoking était absent (les ricains étaient en jeans) ; mais nombre de dames (celles d’Annecy invitées, notables ou pas) portaient des robes du soir. Et c’était aussi le cas de Renée, avec une robe toute droite qui la mettait en valeur. Imaginez les sentiments machistes qui me gonflaient, de me voir déambuler avec une si belle femme à mon bras ! Na !
Le dimanche fut un peu triste, malgré une grasse matinée ; la séparation inévitable du lendemain nous chagrinait sans doute. Et c’est ainsi que je rentrais le lundi à Paris. Lui ayant demandé de m’écrire au studio de la rue Lhomond, je reçus plusieurs lettres jusqu’en Octobre de cette année là où elle m’annonça qu’elle abandonnait le lycée et partait à New York pour y vivre de sa peinture. A-t-elle pu y réussir, ou a-t-elle rencontrée un autochtone qui l’a épousée ? Je n’en ais plus jamais entendu parler.




