Où je filme des eaux que l’on croyait pures, rencontre de nombreux stoppeurs et passe deux semaines à St Tropez avec une anglaise pour 150 francs.
ETE 1972. fertile en aventures. Voici quelques anecdotes relatives aux travaux consacrés à des prises de vues dans la nature pour des émissions consacrées à l’eau, réalisées par Max Sautet.
Cela devait m’emmener dans les Alpes, en Corse et en Provence ; joli programme n’est-il pas ? Mais le régime d’économies propre à l’Education Nationale ne me permettait pas d’avoir un assistant ; et je ne me voyais pas crapahuter seul en montagne avec pied et caméra. Heureusement, nos maigres frais de mission, tout juste suffisants pour un « hôtel des trois canards » , devenaient corrects lorsque, logeant gratis dans un laboratoire du muséum, on pouvait se cuisiner des produits locaux de qualité. J’étais donc en mesure de m’adjoindre un étudiant au pair… En relation avec l’association Provoya qui mettait en rapport étudiants sur le départ et automobilistes ayant de la place, je proposais la chose à Francis Bader, le permanent de service. Le projet lui plut et il vint pour dix jours au labo de Thonon les Bains. Le professeur Dussart, avec qui je venais de réaliser un film à Villars les Dombes sur les quatre saisons de l’étang, avait participé à sa création – c’est dire si nous y étions à l’aise. Il avait à l’époque découvert qu’une petite partie de l’eau d’Evian pouvait avoir plusieurs milliers d’années, ayant mis ce temps à traverser les couches granitiques de la montagne.
Ayant pour cette expédition multiple emporté mon bateau Klepper et l’équipement de camping nous nous sommes installés dans le hangar à bateau, au bord du Léman. C’est là que nous prenions nos repas, après un éventuel tour en bateau agrémenté d’un bain. Le paradis non ?
Or, en plus des prises de vues dans le labo, il me fallait rapporter des images de l’eau d’un lac glaciaire. Le plus proche représentait plusieurs heures de montée, si bien que nous n’y fûmes qu’à l’heure de midi. L’endroit était sauvage et désert. D’énormes rochers sortaient du lac, mais, méchante surprise, l’eau si pure était invisible ; à peine voyait-on le liseré qui séparait l’eau et l’air au flanc des rochers. Comment la rendre visible ? On décide alors d’attendre que le soleil descende et nous donne un autre éclairage. Premier objectif : un bain suivi du déjeuner. Pas question de rester au bord du chemin ; faisant le tour du lac de rocher en rocher, nous trouvons une crique abritée des regards de passants et nous baignons dans notre plus chaste nudité. Et, pendant notre repas arrive un couple de jeunes qui nous voyant profitant du soleil, se mettent dans la même tenue et partent à la nage pour un petit îlot rocheux. La jeune fille, très belle me fait penser à un plan où, telle une biche, elle approcherait son visage de l’eau. Je les rejoignis donc et lui proposais, si elle voulait faire du cinéma, de se rhabiller. (Plaisanterie professionnelle (vous voulez faire du ciné, déshabillez-vous, disaient les pros en draguant les minettes. ) Elle mit son maillot et nous pûmes faire quelques plans fort poétiques. Hélas, ne furent pas conservés au montage, car le réalisateur ne voulut pas faire intervenir un personnage dans une séquence d’éléments de nature. Pendant ce temps, de l’autre côté du lac était arrivée une famille de vacanciers, et l’on entendait les hurlements de la mère empêchant les gamins de se déchausser pour mettre les pieds dans l’eau…heureusement qu’ils ne nous avaient point vu !
Une fois ces dernières prises de vues terminées, Francis veut rentrer à Paris et il me faut descendre la vallée du Rhône pour retrouver à la Conche, auberge naturiste en Ardèche, Bernard Dussart avant de poursuivre vers la Corse. Je laisse donc Francis, vêtu de la tenue blanche impeccable qu’il préconise aux auto-stoppeurs, à la sortie de Genève. Hélas, il y restera jusqu’au soir sans trouver de conducteur aimable et devra prendre la train !. De mon côté, sur ma route en sortant de Suisse, je recueille un couple d’étudiants américains qui descendent dans le midi. Ils sont très ouverts, curieux de tout et acceptent bien volontiers de faire une étape dans notre auberge de la Conche (avec camping, piscine et restaurant.) Bernard Dussart nous attendait. Ils plantent leur tente sous les arbres et nous rejoignent pour un dîner provençal sur la terrasse plantée de mûriers. Le lendemain nous leur ferons découvrir le canyon de l’Ardèche et la Grotte de la Madeleine. Une première pour eux et un petit aperçu de la spéléologie. Nous quittèrent fort heureux. Voici Bernard Dussart et les américains au sortir de la Grotte.
Puis il me fallut gagner la corse. Prenant un bateau à Nice, je faisais une halte de deux jours à la Ghorgetta, un domaine oléicole transformé en centre naturiste, dans la montagne à une vingtaine de kilomètres de la côte. Dans une vallée plantée d’oliviers c’était un lieu paradisiaque. Las, sous la pression des promoteurs il a été depuis complètement détruit par des habitations qui n’en ont pas respecté les caractères originaux.
Autre petit paradis à l’époque, le camp de Villata, dans une baie au nord de Porto Vecchio. C’est là que j’établis mon camp de base sur une dune au fond de la baie, à l’ombre d’arbustes.
Et je fis pendant trois semaines plusieurs expéditions en montagne pour y filmer des torrents et des lacs.
Équipé d’un petit matériel de randonnée, je prenais soin de ne laisser aucune trace de mon passage, emballant quelques détritus dans un sac plastique que je laissais dans la poubelle d’une station service. Jusqu’au jour où, à l’entrée d’un village de montagne, près du pont, je demandais à l’homme qui m’avait servi en essence où je pouvais jeter mes ordures : « eh vous les balancez dans le torrent, comme tout le monde, non ? » Sans commentaires.
Par deux fois j’eus à prendre des stoppeurs ; un couple d’étudiants allemands, rencontrés nus dans un torrent sauvage de la côte Ouest, que je laissais à Calvi, et une autre fois, en rentrant du Cap Corse à Villata, deux jeunes anglaises. L’une authentiquement rousse ne pouvait cacher ses racines celtes tandis que l’autre, très brune semblait plutôt italienne. Il se trouve que l’une des cassettes que j’écoutais en roulant était consacrée à des pièces de luth de John Dowland, musicien de la renaissance britannique. La glace fut donc vite rompue car elles connaissaient ces musiques et savaient des chants de cette époque. Elles avaient l’intention de rejoindre Porto Vecchio et cherchaient un terrain de camping. Je leur expliquais simplement le style de mon camp de base et leur proposait d’y passer la nuit. La rousse était sympathiquement intéressée, mais elle eut du mal à faire accepter le projet à sa compagne. Heureusement ce n’est qu’à la nuit tombante que nous arrivons et les voisins nus, suffisamment loin et discrets pour ne point heurter la brune. Dîner tranquille à la lumière des bougies (pendues aux branches dans des pots de verre). Elle installèrent leur tente à côté sur la dune. Le matin, au soleil qui embrasait la baie, je trouvais avec plaisir la rousse se baignant dans le plus simple appareil… Vain espoir ! L’autre pleurait, rencognée dans leur tente. Et elle n’eut de cesse de fuir cet endroit qui lui semblait diabolique ! Je les emmenais dans mon bateau jusqu’à la baie de Pinarello voisine, où elles pouvaient camper sur la plage. La brune me serra la main en s’excusant, tandis que la rousse, vraiment triste de me quitter me fit un baiser ne laissant aucun doute sur ses intentions. Ou alors, se le permit-elle sachant que nos relations s’arrêtaient là…
De retour sur le continent, je fis rapidement un reportage sur un bassin réservoir en Provence et je résolus d’arrêter là le travail – je venais de mettre un mois et demi à faire les dix jours de prises de vues que mentionnait mon contrat… Et, passant par le Lavandou je me dirigeais vers la baie de Ramatuelle où l’on trouve le cap Taya.
Comptant bien y prendre deux semaines de vacances, j’y avais rendez-vous avec un couple d’amis, « profs de gym » à Grenoble qui connaissaient comme moi cet endroit hautement pittoresque. On y accédait par plusieurs kilomètres d’une piste faite de trous et de bosses. Au fond de la baie l’on pouvait camper en sauvage, un vieux puits près de baraques de douaniers en ruine fournissant l’eau indispensable. Plusieurs fois la municipalité de Ramatuelle l’avait défendu contre les promoteurs ( en dernier le Club Méditerranée). Actuellement il a été racheté par le Conservatoire du Littoral et l’accès par la piste de la Bastide Blanche est fermé aux voitures par un amas de rochers; le camping est interdit. L’accès se fait par le village de promoteurs qui s’est installé dans ma baie suivante. Un parking payant et des gardes assermentés veillent sur le site. L’est d’ailleurs fort amusant de voir un garde en uniforme discutant amicalement avec des dames vêtues de leurs charmes bronzés.
Je roulais donc tranquillement cette après midi là tout au plaisir de retrouver ce lieu que j’aimais depuis des années, lorsque, à la sortie du Lavandou et d’un virage une stoppeuse me hèle. Une anglaise, routarde à sac à dos qui voulait aller à Saint Tropez. Elle était fort avenante mais ne parlait pas un mot de français. Mon anglais point trop fluide me permit quand même de comprendre qu’elle s’appelait Dinaïce, venait de Liverpool et avait été prise en stop par un minet à décapotable qui sans doute trop intéressé par sa passagère avait loupé le virage en question. Pas trop de mal, juste une bosse au front, mais voulait poursuivre sa route, plus bien loin du but. Mais qu’est-ce qui l’attirait en ce lieu mal famé ? La drogue, les mecs… ? Stupeur : elle ne connaissait que le nom de St Trop mais ne savait rien d’autre et voulait simplement voir la Côte d’Azur ! Il ne me restait que quelques minutes avant l’embranchement pour la convaincre de venir camper avec nous (without bathing suits) mû que j’étais par mon hétérosexualité pathologique. Et, God Gracious, sur la promesse de la remettre sur la route si cela ne lui convenait pas, elle vint. Mes amis étaient là, j’arrêtais la voiture, et les embrassades passées je leur expliquais la présence de la dite Dinaïce ; mais, où était-elle ? Déjà à poil et dans l’eau, trop contente de se baigner après un long voyage. A la suite de quoi elle resta deux semaines et c’est ainsi que je vis se réaliser le fantasme de nombre de voyageurs de commerce..
Je ne puis résister à l’envie de vous conter la suite de l’histoire.
La journée tirait sur sa fin ; il fallut planter rapidement la tente, près de la voiture, avec vue sur la mer en plein est (photo). Dinaïce m’aide comme elle peut, avec une grand bonne volonté. Je prépare un dîner correct que nous partageons en regardant les collines changer de couleur dans le coucher du soleil. Un dernier bain et nous installons les couchettes. Mais elle ne semble pas vouloir entrer dans son duvet, se colle à moi me faisant comprendre qu’une vespérale copulation serait le meilleur des somnifères. J’en fus agréablement surpris, ayant compris depuis quelques années, grâce aux scientifiques que je fréquentais de part mon travail, biologistes et zoologistes, que l’instinct de reproduction de l’espèce était le grand moteur de toute vie sur terre. Et que, débarrassé de toute retenue mentale – religieuse, sociale,…- les filles étaient capables lorsque l’envie leur en prenait de vouloir jouer la bête à deux dos comme disait mon bon maître Rabelais. La nuit fut en effet très reposante ; et, le matin, dans l’embrasement solaire de la baie, le premier bain est un délice. J’apprends qu’elle s’appelle Denise (qu’elle prononce Dinaïce), habite Liverpool où elle bosse comme secrétaire dans une quelconque boite. Et – c’est le plus important- que ce n’est pas une oie blanche, ayant fait la route De Katmandu l’an passé. En plus, elle est très fière et ne supporte pas l’idée d’être à ma charge. Mais comme ses finances sont très légères, me vient l’idée de pratiquer le troc avec nos voisins. Nous partons pour St Tropez ; première escale à la cave coopérative où je me procure 15 litres de rosé du pays, dans un flacon enrobé d’osier. S’ensuit une visite du village et quelques provisions sur le marché – dont un bon stock de riz et de pâtes, compte tenu de ce que mon placard isotherme contenait suffisamment d’huile d’olive et d’ingrédients pour deux ou trois semaines. Au retour à Taya, heureuse surprise: une place de rêve s’était libérée et l’on peut s’installer dans cet endroit où la mer, s’insinuant entre deux rochers forme une petite mare qui s’étend à nos pieds. Et, à l’ombre des buissons, un trou profond garde au frais le rosé.
Et c’est ainsi que nous avons agréablement vécu - je pêchais avec mes amis ; nous ramenions poissons et oursins – et troquions cela ainsi que du vin contre pains, fruits et légumes. D’où ce bilan étonnant : avoir passé deux semaines à St Trop’ avec une anglaise pour 150 francs. Ce qui étonna fort deux greluches antipathiques que je véhiculais vers le midi quelques semaines plus tard ; mais ceci sera raconté dans la deuxième partie de cet été 72.
Passé le quinze août, le temps se dégrada progressivement et, à partir du 22, de méchants vents balayèrent les plages subitement désertées. C’était le moment de partir. Arrivant en mon logis de Fresnes, son attitude change. Plus question de rituel amoureux. L’est pressée de rentrer at home. Je la dépose à la Gare du Nord où elle prend le train pour Liverpool. M’a laissé son adresse. Deux jours plus tard, envoi des photos. Jamais reçu de réponse. Ainsi finit la « Dinaïce story. »













