En ce quarantième anniversaire de Mai 68, je m’en voudrais de ne point ajouter mon petit pavé aux barricades de nos mémoires. Nous étions alors une douzaine de techniciens cinéma oeuvrant dans un ancien couvent transformé en studio 21 rue Lhomond, non loin du Panthéon (auquel je suis rentré de mon vivant en 2002). Et à un jet de grenade lacrymogène de notre maison mère, l’Institut Pédagogique National, 29 rue d’Ulm. Ses 400 fonctionnaires s’étaient terrés dans leurs banlieusardes demeures, heureux de profiter de congés forcés. Seuls étaient restés le directeur et sa secrétaire. Mais le lieu – et ses salles de réunion – attiraient des centaines d’étudiants et d’instituteurs qui entendaient réformer la pédagogie en d’interminables assemblées.
Soucieux de ne pas laisser l’immeuble à l’abandon, nous étions tous venus l’occuper et en assurer la maintenance. Nos machinistes avaient récupéré le personnel de la cafétéria, et employaient notre camionnette à l’approvisionner pour quelques centaines d’affamés quotidiens. Vêtu de la combinaison vert foncé (destinée aux prises de vues d’animaux dans la nature), j’assurais l’entretien, des chasses d’eau au standard téléphonique. J’avais même sonorisé le grand hall, dotant les hôtesses d’un magnétophone à bande, employant une boucle où j’avais enregistré les six premières notes de l’internationale avec un xylophone ( !!!…). Cette sonnerie préludait aux annonces.
Or, un jour, dans la grande salle de projection, un individu m’interpelle : il m’avait reconnu et se souvenait de mon nom. C’était Guy Debord. Ne pouvant retrouver le moindre souvenir, il m’explique que, douze ans plus tôt, à l’automne 1956, nous étions ensemble dans la même chambrée à l’hôpital militaire de Vincennes. En fait il avait passé les trois semaines terré dans un coin sans parler à qui que ce soit. Et avait été réformé pour débilité mentale ; et ce, en pleine guerre d’Algérie. Moi-même fut déclaré apte à rejoindre mon corps en Allemagne ; mais j’avais profité de ce séjour pour étudier le manuel de médecine militaire de l’infirmier et pu par la suite éviter de participer à cette opération hautement critiquable. J’avais aussi, pour m’occuper, fait le « lapin de couloir », à transmettre les échantillons d’urine, d’un service au labo concerné. Ce qui m’avait permis, en permutant les étiquettes de faire déclarer enceinte un adjudant barbu. On me retira alors cette responsabilité. Depuis, j’avais eu connaissance des travaux de Debord, de la publication de la « Société du spectacle », et de la création de l’Internationale Situationniste. Nous étions d’ailleurs en relation directe avec des imprimeurs anarchistes de la rue Monsieur le Prince, qui se réclamaient hautement de ce mouvement.
Une autre forte personnalité nous avait rejoint. Félix Guattari, psy issu du mouvement du 22 mars, avait dans son carnet les numéros de téléphone de tous les grands quotidiens mondiaux ( Times, New York Herald, etc.) et avait à passer chaque jour des informations sur la situation dans Paris. Ne voulant pas le voir gonfler la note de téléphone de l’IPN, j’eus l’idée de brancher un des postes de la bibliothèque sur une des deux lignes appartenant à l’armée qui disposait de deux petits bureaux pour l’information des étudiants. Ils les avaient soigneusement fermés et avaient eux aussi disparus Faire la modification dans les circuits du standard était simple pour moi, qui remit tout en place en juin. Stupeur des militaires quand ils reçurent début juillet une facture de téléphone de plus de 50000 francs alors que leurs bureaux étaient intacts… Par la suite Guattari travailla à la clinique de La Borde près de Blois et lâcha Lacan pour Deleuze dont il devint l’ami. Il y mourut en 1992. Et, deux ans plus tard Guy Debord, souffrant d’une grave maladie de foie, se suicidait dans la maison savoyarde où il vivait avec sa femme.
Je n’ajouterais rien sur ce mouvement d’un romantisme extrême ; d’autres le font mieux que moi ; mais nous avions tous le sentiment d’avoir participé à un gigantesque mouvement de libération qui finalement nous a marqué profondément, même si, en surface, il ne semble pas en rester grand chose.
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